Témoignages
Claire Robert
«L’école était assez confortable, vingt-sept élèves, dont des grands de quatorze ans. Des grands qui entraient par infraction la fin de semaine, remplissaient d’urine mes pots de mayonnaise ou de beurre de pistache, etc. qui dessinaient des femmes nues sur les murs intérieurs, qui se roulaient sur mon lit… Résultat : larmes, insomnies, dépression. J’ai terminé l’année chez nous.»
«Au Lac Nadeau, les souris nous couraient entre les jambes. Quand je dictais aux plus grands, l’un des petits se tenait sur ma berçante dans la cuisine, attrapait la souris qui se hasardait sur ma table, l’assommait et criait : «J’en ai une». Alors j’ouvrais le rond du poêle, lui y jetait le petit rongeur, je refermais le rond et je continuais à dicter ou expliquer… Il n’y avait rien là».
Fernande Piché
« Mes premières années d’enseignement à l’école de rang furent pour moi, une confrontation avec la misère. L’école était pauvre et les élèves aussi; les uns venaient à l’école pieds-nus durant la belle saison ou à tour de rôle durant la saison froide, parce qu’ils manquaient de vêtements ou de chaussures. C’étaient des enfants très attachants ».
Marie-Berthe Robert
« Parmi les élèves, il y en avait qui étaient tellement pauvres ! Je les vois encore arriver, les pieds enveloppés de poches de patates en jute, attachées avec des ficelles, toutes gelées tellement dures qu’ils glissaient sur le plancher. »
« C’était un rang très pauvre, les enfants manquaient de vêtements. Je me souviens toujours d’un petit garçon à qui le curé avait demandé pourquoi sa petite sœur n’était pas à l’école cette journée-là ? Il lui répondit : «A pas d’caneçon » (caleçon). Elle devait n’en avoir qu’un que la mère avait du laver et qui n’avait pas séché à l’heure du départ pour l’école. »
« Je pense que je n’e tais pas faite pour être institutrice dans les écoles rurales.
Les grands garçons du rang qui ne venaient plus à l’école venaient la bombarder de roches, de cailloux le soir jusqu’à 11h30 minuit pour me faire peur, et en fin de semaine, ils branchaient mon radio à batterie, prenaient ma nourriture et y mêlaient toutes sortes de malpropretés. J’ai fais jusqu’au 8 décembre, mon médecin a du me donner un certificat médical, mon système nerveux n’en pouvait plus! »
Gertrude Grenier
« Un matin d’avril, je m’apprête à allumer le poêle; en ouvrant la porte de celui-ci, trois gros étourneaux sortent en voltigeant, se de battant d’une fenêtre a l’autre. Leurs plumes remplies de cendre et de suie salissent tout sur leur passage. Je me sauve dehors en criant; jamais je n’ai vu d’oiseaux si affolés. Les vitres et les murs sont vite remplis de taches noires. Les élèves s’empressent de tout nettoyer. Ces oiseaux, certainement perchés sur la cheminée, tombent et suivent le tuyau pour devenir ainsi prisonniers. J’ai la peur de ma vie. J’ai l’impression en allumant le feu au printemps que des oiseaux m’attendent. »
« Je décide de m’acheter un radio à l’école. Mon achat s’élève à 61$. C’était surement un luxe, mon salaire n’étant que de 35$ par mois. L’électricité n’étant pas encore parvenue dans les rangs, des batteries donnent le rendement voulu. La fin de semaine, des jeunes du voisinage possédant un « passe-partout » entrent dans l’école pour écouter à leur guise leur programme préféré . Je ne sais plus où cacher les batteries. Ces jeunes aiment aussi feuilleter le grand catéchisme en images – ces scènes les fascinent. »
« Tout le rang souhaite l’achat d’un radio. Une bonne dame réussit à en faire l’acquisition. Pensant que les annonceurs entendent tout ce qui se dit dans sa cuisine, celle-ci avertit ses grands garçons de ne plus « sacrer », leur disant : « Arrêtez de sacrer, ils vont bien se demander comment je vous ai élevés ».
Simone Grenier
« J’ai fait ma première expérience dans une école de rang reculée, très pauvre, où les chemins étaient presque impraticables. Je me souviens que maman pleurait quand elle m’a laissée seule avec une de mes petites sœurs ».
Gertrude Sarrazin
« Lors de mon engagement comme institutrice à l’école no 2 Canton Lynch en 1935, je me suis retrouvée avec 35 élèves, dont la moitié était mes compagnons au primaire ».
Céline Robert
« J’avais donné à mes élèves de 6e et 7e année une dictée dans laquelle se trouvait la phrase suivante : «De lourds nuages bandaient l’horizon …» Un élève se lève et dit : «Pourriez-vous nous expliquer ce que ça veut dire bander»? Bien sur, que je le sais, répondis-je, et vous avez l’air de le savoir aussi, restez debout et conjuguer à tous les temps le verbe bander. Pour commencer, il riait, mais rendu a l’imparfait du subjonctif, il pleurait à chaudes larmes et plus personne ne riait dans la classe. Il s’est rendu jusqu’à la fin de sa conjugaison. Ça été fini pour l’année. J’ai fait mon autorité avec cette phrase-là , je n’ai jamais eu de difficulté après. »
« J’avais très peur la nuit, quelques amies venaient quelquefois coucher à l’école avec moi pour entendre hurler les loups ».
Agnès Bissonnette (Mayer)
«Comme c’était en campagne et que les gens n’étaient pas riches, quand arrivait le printemps, plusieurs élèves venaient me demander : « Est-ce qu’on pourrait venir à l’école nu-pieds? » Alors j’acquiesçais à leur demande. Un beau jour M. l’Inspecteur arrive, il appelle une division, les fait placer en rang, il leur regarde les pieds et il me dit : «Vous voyez des orteils, Mademoiselle…». Imaginez la gêne des enfants, le lendemain la plupart étaient chaussés.»
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Cécile Reid-Brisebois, Nos institutrices rurales 1898-1960.


